Un homme fort face à un peuple plus fort.

Crédit image RFI
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Tout a commencé il y a sept (7) ans dans un de ces amphithéâtres vétustes de la faculté de Droit de l‘université de Lomé improvisé à chaque cour. (Dieu seul sait combien de fois nous avions été envahi par les étudiants de Sociologie, d’Histoire, d’Anglais. Etc… et combien sont ces étudiants Usain Bolt qui ont courus plusieurs fois vers d’autres amphis parce que cet amphi n’était finalement pas programmé pour eux ce jour-là) Cet amphi vagabond, amphi 20ans, a eu le mérite de connaître à la fois l’innocence de jeunes bacheliers et leur dédain quelques mois après. Hum… !

Président et limitation de mandat : un couple improbable.

Je disais donc que c’est dans ce vieux amphi vagabond que j’ai découvert pour la première fois le mot « limitation de mandat » et l’ouvrage « De l’Esprit des lois » de Montesquieu. Une citation a toute suite retenue mon attention lorsque le Professeur Kokoroko nous servait des explications. C’était celle-là : « Pour qu’on ne puisse pas abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » (Montesquieu, De l’Esprit des lois)

Wow ! Pour un jeune bachelier c’était clairement une formule à ne pas oublier, le genre de citation qu’on s’empressait de noter dans un coin de son cahier même si on ne la comprenait pas véritablement, le genre de refrain pour saouler les petits lycéens du quartier. (On ne se fatiguait pas de leur dire : Ah! Bah, oui, je connais Montesquieu, moi)

L’élection présidentielle et le processus électoral qui permet d’élire le Président d’un Etat ou d’une République. Ce dernier dispose d’une durée au cours de laquelle il peut exercer ses prérogatives. Cette durée est appelée mandat. La limitation de mandat est donc cette durée que la plupart des dirigeants trouvent souvent courte et pour la proroger, ils aiment à procéder à la modification de leur loi fondamentale. Le couple Président et Limitation de mandat est donc vraisemblablement incompatible.

Il a fallu bien de semaines plus tard à des séances de travaux dirigés pour que je  comprenne la profondeur de ces quelques mots. Pour le petit juriste que j’étais (Ah! Oui hein, maintenant je suis un grand juriste), ce petit juriste avait compris qu’il ne devrait pas avoir un lien intrinsèque entre les trois formes de pouvoirs : l’exécutif, le législatif et le judiciaire devaient simplement s’équilibrer. Si ma mémoire est bonne, je pourrais aisément vous citer : « tout serait perdu si le même homme, ou le même corps des principaux, ou des nobles, ou du peuple, exerçait ces trois pouvoirs : celui de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers » (Montesquieu, De l’Esprit des lois)

Des fiançailles difficiles.

C’est à force de consulter les documents de la bibliothèque de l’ancien Centre Culturel Français (C.C.F) que je suis tombé sur cet ouvrage mystérieux « De l’Esprit des lois ». Ma curiosité ne m’a pas permis de le louper du tout. Dans les moindres recoins, je l’ai parcouru.

Petit juriste que j’étais, je ne pouvais pas me contenter de ces propos doctrinaires que ce vieux monsieur m’exposait de son époque et dont je ne comprenais rien. Je les ai donc exporté dans notre monde d’aujourd’hui, je les ai transposé dans les pays Africains et Sud-américains, j’ai même essayé de les appliquer au contexte Togolais pour me les expliquer à ma façon. Que ne fut pas ma surprise !

C’est fort de nombreux constat que j’ai compris à quel point ce monsieur que j’avais du mal à comprendre des nuits durant passé à le lire (Vous savez son français datait du XVIIIème siècle tout de même) avait en quelque sorte déjà tout « prophétisé ».

En effet, la plupart des dirigeants que nous avons connu ou que nous connaissons en ce XXIème siècle versent dans l’abus du pouvoir. Tenez par exemple Charles Taylor, Houphouët Boigny, Gnassingbé Eyadéma, Omar Bongo, Dénis Sassou N’guesso, Robert Mugabe, Paul Biya, Ben Ali, Muhammad Kadhafi, Omar el-Béchir, Laurent Gbagbo. Etc… et ces jeunes dirigeants Faure Gnassingbé, Joseph Kabila et dernièrement Blaise Compaoré ont tous un problème flagrant avec la limitation de mandat. De sorte qu’on en arrive d’une limitation à moins de limitation ou d’une limitation à une absence de limitation. (Ça finit, ils en veulent encore. Ça finit, ils en veulent toujours)

Comme quoi « L’homme de pouvoir se complaît souvent dans le spectacle de sa puissance, qui compense le sentiment qu’il a de sa précarité » (Jacques Rigaud, Miroir des mots)

Le pouvoir ou la puissance fait perdre inévitablement la raison. Le pouvoir est ce que je peux appeler le « dopage étatique » car comme l’alcool ou la drogue, il vous donne le sentiment d’être au-dessus des autres, d’avoir le droit de vie, ou le droit de mort sur tous. Belle erreur, vous n’êtes point Dieu !

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Un mariage impossible.

Au Togo, c’est par un tour de passe-passe que nous sommes passés d’une limitation prévue par la Constitution adoptée par Référendum le 27 Septembre 1992, promulguée le 14 Octobre 1992, à une absence de limitation avec la loi n° 2002-029 portant révision constitutionnelle du 31 Décembre 2002. Cette constitution aussi été modifiée en son article 52 alinéa 1er par la loi n° 2007-008 du 07 Février 2007. Le verrou que constituait « Il est rééligible une fois » a été sauté en une nuit (Pendant que les gens célébraient la messe de la nouvelle année) pour permettre au Général Eyadéma de continuer à jouir du pouvoir. Ces toiletteurs avaient presque oublié que ce passage en force n’était pas pour un immortel. (Quelques mois après, soit deux mois, le Général décéda en plein vol quelque part entre la Tunisie, Israël et la Libye)

Après 27 ans de pouvoir sans partage, le président Burkinabé, Blaise Compaoré n’en a pas eu pour son compte. Il a voulu que cet article 37, qu’il a déjà fait modifié à deux reprises en sa faveur lui profite encore une fois. « Le président de la République est élu pour un mandat de cinq ans. Il est rééligible une seule fois » ce qui lui pose problème c’est le fait qu’il soit rééligible une seule fois, faisant donc deux mandats. Mais ! Bon sang, cet appétit qu’il a du pouvoir sera satisfait quand ? Après 15 années supplémentaires ? A vie ?

Tout ce qu’on sait c’est que Blaise Compaoré n’était pas prêt à quitter le palais de Kossyam.

« La possession du pouvoir corrompt inévitablement la raison », instruit le philosophe allemand Emmanuel Kant. Cette citation décrit à merveille la situation dans laquelle se trouvait ces derniers mois le chef de l’Etat burkinabé. Il a perdu la raison, il erre dans l’égarement, il est fou de pouvoir, il a perdu le bon sens. Cette image de médiateur qu’il vendait à l’occident n’était que de la poudre aux yeux.

Pour Blaise Compaoré, il n’y a que le pouvoir qui importe, même si la menace de tout perdre est forte. Le reste, on s’en balance. Si le peuple ne veut pas faire un référendum, ce n’est pas grave ! Les vieux fidèles députés friands de leur intérêt personnel peuvent se substituer à eux, légiférer sans contrainte. Ce qu’il avait oublié c’est que lui-même fort de sa notoriété disait il y a deux ou trois ans en arrière aussi bien à Tandja Mamadou qu’il « fonçait droit dans le mur » quand celui-ci avait décidé de toiletter la constitution du Niger pour s’offrir un mandat éternel; Qu’à Laurent Gbagbo qu’il s’offrirait un billet (aller sans retour) à la Cour pénale internationale, s’il se mettait à dos tout le monde et s’il ne modérait pas son discours. Voilà qu’aujourd’hui, le prophète même, est possédé par l’esprit de modification constitutionnelle, et fait exactement ce qu’il abhorrait aux autres présidents hier. (Qui va le délivrer ?)

Tous ceux qui le chouchoutaient et lui déroulaient le tapis rouge hier, ne sont plus les bienvenus. La France et les Etats-Unis qui ont tenté de lui dire que son projet de modification constitutionnelle nuit gravement à la santé du peuple burkinabé, se sont entendu dire : « Vous ne verrez pas le Burkina aller se mêler de comment on organise la vie politique en France ou aux USA. Ce que nous souhaitons, c’est la liberté d’organiser la vie politique de notre pays. On ne va pas se mêler des lois américaines, françaises et autres, nous Africains. Je comprends difficilement qu’on soit toujours prompt à nous dire où il faut aller, où il ne faut pas aller, qu’est-ce qu’il faut faire. On nous dit il faut éviter la France-Afrique, il faut éviter ceci ou cela. On est prompt toujours à nous dire, non, ça ce n’est pas bien pour nous comme si nous n’avons pas de peuple mature qui sait choisir ses dirigeants ». Quelle insolence ! (Il était à sa deuxième sortie tonitruante hein)

Ce n’est pas tout d’ailleurs il avait déjà répondu à Barack Obama lorsque ce dernier est passé au Ghana, (et après avoir mangé à la table de celui-ci) qu’« Il n’y a pas d’institutions fortes sans hommes forts ».  (Ah! Oui, vous avez deviné juste. C’est lui l’homme fort)

Comme on le voit, le natif de Ziniaré n’est plus docile et va dans tous les sens, quitte à déverser des paroles de destruction massive sur ceux qui l’ont adoubé depuis 1987 après l’assassinat de son ami et frère Thomas Sankara. Quand il s’agit du respect de la constitution et de la bonne gouvernance, les dirigeants se rebellent contre ceux qui les ont toujours soutenus. Mais quand ça va mal, ils se mettent à pleurnicher et à faire appel à cette même communauté internationale. (Le double jeu quoi)

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La rue sacralisée.

Compaoré a obturé tous ses sens avec son projet de s’éterniser au pouvoir. Mais la pression de la rue était plus forte que tout ce Jeudi 30 Octobre 2014. Destruction des biens publics, incendie à l’assemblée nationale, barricades, affrontements entre force de l’ordre et population, des blessés graves, décès de près de 30 civils, bref voilà ce qu’on redoutait tant. Le Burkina Faso est actuellement plongé dans une incertitude et dans des violences. D’un côté l’armée qui dissout le gouvernement et l’assemblée nationale, de l’autre Blaise Compaoré qui prétend rester encore aux commandes. Ce n’est pas maintenant qu’il faut se raviser, annuler le projet de modification et penser à la dissolution du gouvernement. La tentative d’un dernier coup de poker législatif pour s’éterniser au pouvoir a échoué sous la pression du peuple souverain à travers la rue.

« Il est des circonstances qui imposent de ne pas craindre de déplaire, de ne pas chercher à complaire, de ne pas se taire» ; dirait Jean-Baptiste Placca éditorialiste de Radio France Internationale.

Un signal fort vient d’être donné aux pays comme le Burundi, la République Démocratique du Congo, le Congo Brazzaville et le Rwanda où la confiscation du pouvoir semble être à l’ordre du jour. Cet avènement du 30 Octobre 2014 fera certainement tâche d’huile dans le reste de la région les jours ou les mois à venir. A vouloir rallonger son mandat, Blaise Compaoré n’en fini pas ce dernier ! Le voilà qui démissionne ce Vendredi 31 Octobre 2014. La rue a donc eu raison de lui en 48h.

Dites à Montesquieu depuis l’au-delà que le petit juriste, pardon, le grand juriste, lui fait savoir que le pouvoir n’arrête plus le pouvoir. Que les choses ont changés en deux siècles, ces dirigeants taciturnes ont trouvés de nombreuses exceptions au principe, les peuples aussi.  Dites lui donc que maintenant c’est « la rue qui arrête le pouvoir »

Bien à vous !

6 commentaires sur “Un homme fort face à un peuple plus fort.

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