Le Togo entre campagne, vacance et émergence

Hashtag retenu par la communauté des blogueurs Togolais.
Hashtag retenu par la communauté des blogueurs Togolais.

Depuis le 10 avril 2015, les murs des maisons, les réseaux sociaux, les messages radio et télévisés sont devenus l’apanage d’une grande pièce de théâtre avec pour acteurs principaux nos chers amis de la classe politique togolaise. Je vais me limiter aux hommes du parti au pouvoir en me basant sur une généralité, car ce sont leurs attitudes que j’ai pu analyser et qui sont mises en avant dans ce billet.


Au diable le boulot, tous à la campagne

En ce moment, il y a un ralentissement ex abrupto1 dans le fonctionnement des administrations togolaises consécutif à l’absence des ministres, directeurs généraux, directeurs adjoints, la plupart de leurs collègues, et même les plantons. Bah, oui qui va se négliger ? L’élection a toujours été l’occasion pour les uns et les autres de prouver leur loyauté au candidat en course à la présidentielle et par ricochet avoir la garantie de garder son poste après l’élection. C’est une sorte de contrepartie pour avoir été gratifié à ce poste. Ah, oui, attention à ne pas mettre en colère le tout-puissant candidat qui peut vous faire passer de directeur général à chargé de protocole. Il peut aussi vous nommer directeur de cabinet d’un ministre. Tout dépend de votre zèle et de l’effort que vous avez déployé lors de son élection.

 

Les Togolais ont compris qu’à l’approche du scrutin, il est plus prudent de remplir certaines obligations qu’ils comptaient faire au cours de l’année. Qu’il s’agisse des procédures à l’état civil pour le mariage, l’établissement du passeport, la production de carte d’identité, les soutenances à l’université, les dépôts de dossier de recrutement, la signature de contrat, le retrait de marchandises au port où au fret à l’aéroport, les commandes. Un petit tour dans les artères de Lomé ou des villes environnantes vous confirme tout de suite qu’il y a une rude concurrence entre les proches du président sortant, candidat à sa propre succession. Ceci est encore plus visible dans les quartiers comme Agoè, Avédji, Adéwui où les affiches et tricots sont multiples. Certes, ces outils de campagne sont à l’image de M. Faure Gnassingbé. Certaines affiches montrent une de ses photos récentes, d’autres une ancienne datant de 2010, d’autres encore une image modifiée dans Photoshop. C’est donc une sorte de concurrence pour prouver au candidat d’Unir qu’untel se bat mieux qu’untel.


Pris aux mots et aux faits

La scène politique togolaise nous a habitués, nous citoyens togolais, à une campagne électorale empreinte de malveillance et de dénigrement des acteurs politiques. C’est inscrit dans nos gènes, dans nos habitudes, on le pense, on le dit, on le publie. La plupart du temps nos agissements sont subjectifs, conditionnés par notre accointance, soit avec la majorité, soit avec l’opposition. Le concept qui fait mouche en ce moment, c’est celui intitulé #miabéFaure qui signifie « notre Faure ». Chose qui n’a pas laissé indifférent les militants des autres candidats qui répliquent avec des gravures archaïques et anarchistes sur les murs : #miagbéFaure c’est-à-dire « refusons Faure » ou encore #miabléFaure qui veut dire « trompons Faure »

Crédit : senadjondo.mondoblog.org
Crédit : senadjondo.mondoblog.org

C’est sans compter le discours des uns et des autres candidats sur le terrain.

« On a passé quatre ans à marcher. On réclame quoi ? Notre victoire qu’on nous a volée. C’est à la mer qu’on va réclamer cette victoire ?  » Faure Gnassingbé

Ceci s’explique souvent par la menace que peuvent représenter ces derniers, l’émiettement des voix lors de l’élection, la concurrence sur des terrains considérés comme acquis, la publication des moyens de filouteries électorales, ou encore la révélation de resquilles politiques.

C’est ainsi qu’on peut entendre du côté du candidat du parti Unir, Faure Gnassingbé :

« j’ai pris le temps d’observer mes adversaires politiques qui ont tendance à décrédibiliser le processus alors qu’ils y sont. Je n’accepterai pas, le gouvernement n’acceptera plus cette sorte de récréation qui consiste à contester les résultats »

Ou du côté des candidats de l’opposition :

« Son père a fait 38 ans, il a fait 10 ans. Le tout fait approximativement 50 ans. Ça suffit comme ça ! » Ou encore « Il refuse de faire les réformes. Il refuse de payer les fonctionnaires et les médecins. Il ferme les écoles. Il enferme des innocents comme Pacal Bodjona. Il cautionne la minorité qui pille les richesses du pays. En un mot, « foutez-le dehors ! »

Mais, une forte rupture avec les anciennes habitudes et par ricochet une certaine maturité semble se dégager des agissements des militants et sympathisants des 5 candidats du 25 avril 2015. Pour l’heure, aucune violence n’est notée. Aucun affrontement n’a été constaté.


Ô le lait et le miel

Si vous aviez cru que la notion d’émergence qu’on nous servait depuis des mois était vraiment prévue pour l’horizon des années 2030, vous aviez eu tort. Ce n’est presque plus une campagne électorale, mais une véritable fête à laquelle se livrent les militants et sympathisants du candidat d’Unir. Une véritable démonstration de force avec des zémidjans de bleu vêtus circulant par centaines en klaxonnant. On peut voir aussi des caravanes avec fanfare et orchestre qui parcourent au quotidien les artères de la ville, de longs bus avec de grandes images du candidat Unir mis en avant. Des concerts sont organisés ici et là, des matchs de football pour sensibiliser les jeunes. Et comme si cela ne suffisait pas, on multiplie les réjouissances populaires devant les domiciles de certains membres influents du parti : distributions de gadgets comme des stylos Unir, cahiers Unir, savons Unir, sacs de riz Unir, pâtes Unir, huile Unir, bouteille d’eau minérale Unir, moto Unir, calendrier unir, sac unir. Tout est à l’effigie du président sortant. Tout, absolument tout. Si vous n’aimez point le bleu, la  couleur, ne vous aventurez pas dans les rues de Lomé. Vous aurez le vertige à coup sûr.

Crédit : senadjondo.mondoblog.org
Crédit : senadjondo.mondoblog.org

Il y a beaucoup d’actes qui semblent compter pions sur rue. Enfin, c’est l’impression que ça donne aux proches du candidat d’Unir. Des tickets de bons d’essence offerts à tout automobiliste ou motard qui voudrait bien battre campagne en ce moment. Entendez par-là, le fait que le président de la délégation spéciale de la commune de Lomé, Aboka, ait décidé après presque un an, de nous ôter cette ribambelle d’escaliers que nous avons dans le quartier Adidogomé-amadahomé. Il a fait venir des bulldozers, camions et tracteurs pour draguer les voies de terre battue qui rallient la route nationale. Ô quel plaisir, quelle liberté de conduire, quelle satisfaction.

Crédit : senadjondo.mondoblog.org
Crédit : senadjondo.mondoblog.org

Au regard de toute cette agitation, il me vient surtout à l’esprit de me demander pourquoi le chef de l’Etat sortant, candidat d’Unir, candidat à sa propre succession fait tout ce tintamarre ? Pourquoi se donner en spectacle pour une élection qui lui semble déjà acquise ? Pourquoi dilapider autant d’argent alors que les fonctionnaires et les médecins ne sont pas toujours rémunérés ? De quoi a-t-il peur pour faire tout ce remplissage visuel comme si personne ne le connaissait ? Comme s’il était dans la course pour un premier mandat ?

Autant de question qui me laisse encore plus indifférent plus que je ne le suis déjà. Indifférence consécutive à l’absence de crédibilité du fichier électoral, le non-respect des accords politiques, la non-prise en compte des recommandations de la CVJR, le non-respect de la douleur des parents et des victimes de 2005, le non-respect de la mémoire d’Anselme et de Douti ces jeunes élèves abattus de sang-froid au nord du pays.

Souffrez que je vous dise combien je suis dégoûté par ce spectacle obséquieux aux allures incompréhensibles. Pour ce qui est de ces jeunes qui profitent allègrement du lait et du miel qui coulent n’est-ce pas que « abusus non tollit usum »2 ? Du reste, « dominus vobiscum »3.

Bien à vous !

 

Annexes :

1 – Ex abrupto : brusquement. (Formule latine)

2 – Abusus non tollit usum : l’abus n’empêche pas l’usage. (Formule latine)

3 – Dominus vobiscum : le seigneur soit avec vous. (Formule latine)

15 thoughts on “Le Togo entre campagne, vacance et émergence

  1. Très bon texte frère. A la liste de gadgets il est important d’ajouter..une appli mobile s’il vout plait. Tout ce déséquilibre quant à la visiblité des candidats me répugne et nous détourne de ce qui est le plus important dans cette campagne: le débat d’idées. La comédie sous les tropiques se poursuit.
    Amitiés

    1. Ah oui… Je ferais un lien vers ton blog pour que les uns découvrent ce en quoi consiste l’application Androïd. Je pourrais même laisser le lien si quelqu’un en veut.

      L’ère du numérique est définitivement ancré dans nos habitudes et entré sur le sol togolais. Si seulement ils peuvent faire une démonstration de force et nous fournir une meilleure connexion internet.

      Ahem…

      Au plaisir.

  2. C’est ça, les politiciens africains: on ne fout rien pendant le mandat, et pendant les élections on débourse des sommes faramineuses pour essayer de corrompre l’électorat qui, malheureusement, se fait toujours prendre dans ces manigances. Un t-shirt, quelques boites d’huile, un peu de riz, et parfois un billet de 5000 francs, voilà le prix d’un nouveau mandat à Afrique.

  3. Salut,
    Je crois que cette campagne n’est pas différentes des précédentes. Des deux côtés rien que des slogans creux et aucun débat d’idées pertinent; sur un fond de relentissement de la production nationale.
    Le parti #unir a assez de moyens que les autres et à quelques exceptions,c’est la meilleure stratégie de campagne face à une opposition qui n’a que « faure doit partir » en bouche comme discours; sans pour autant proposer au peuple un programme électoral digne de ce nom.
    Merci

    1. John, je crains que tu sois pour une fois à côté de la réalité. Le parti UNIR a certes plus  » de moyens que les autres  » mais ce n’est aucunement  » la meilleure stratégie de campagne  » qui est utilisée actuellement. Me parlerais-tu de ce remplissage visuel qui dénote considérablement de l’échec cuisant de la politique du candidat d’UNIR ? Me parlerais-tu de toutes ces initiatives qui sont prises pour convaincre sinon acheter la conscience des gens ? Loin s’en faut. On ne convainc pas avec des initiatives de dernières minutes. Les 10 ans ont servi à quoi alors ?

      Aussi, faut-il souligner que l’  » opposition n’a plus faure doit partir en bouche comme discours « .

      Je t’exhorte à demander le programme de société des candidats. Parce que ce « programme électoral digne de ce nom » que tu cherches peut être à voir il est parmi ceux qu’ils proposent. Lol !

      Bien à toi !

  4. Ah Cher Guillaume, c’est pour ça que pour rester philosophe comme moi… La campagne est le temps des flatteurs qui vivent aux dépens de celui qui les écoute… Peut-être le président un peu trop silencieux (que de gens ne le lui reprochent) en profitent pour rattraper son capital en paroles, tout ça est une fête géante pour lui et ses collaborateurs… il faut juste laisser passer la caravane de campagne, et ne pas perdre son énergie à aboyer. Le combat lui même est ailleurs…

    1. Tout à fait, le vrai combat est ailleurs. Tout ce saupoudrage n’a de sens que pour ceux qui se plaisent à croire que ça interesse nous autres.

      Merci d’être passé par ici.

      Le salaud se mettrait-il dans la peau de notre président ? Nous le trouvons un peu trop silencieux dernièrement.

  5. Ah oui, tu l’as dit!
    …Et comme ça au moins c’est dit. Cette campagne de m*rde me sort par les oreilles.
    Au delà de tout ce prêchi-prêcha du style tombola et défilé de motos, le pays s’enlise dans la chienlit. Puisse les votants voter au plus vite, qu’on s’occupe de nos enseignants, médecins, éleves, etc etc etc
    Beau Billet.

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