De l’échec du système éducatif togolais

Crédit : senadjondo.mondoblog.org
Crédit : senadjondo.mondoblog.org

Un retour dans la faculté de ma jeunesse m’a permis d’établir un constat : rien n’a changé dans le paysage universitaire togolais. Et ce n’est pas une bonne nouvelle.

Vendredi 12 juin 2015, après une rude journée et une semaine assez mouvementée, place à un peu de distraction. Me voici donc devant l’entrée de l’amphithéâtre 600, sur le campus universitaire de Lomé pour assister à l’élection de la fille la plus pétrie de beauté et d’intelligence de l’une des écoles ou faculté de droit de Lomé. L’occasion était bien particulière : c’était la dixième édition de miss « jus in pucra« .

Ce n’était pas un hasard, cette désignation s’inscrivait dans le cadre de la semaine de l’étudiant juriste, un prolongement de la semaine culturelle célébrée en grande pompe avec une foire universitaire. Un foutoir plutôt non, Eli ?

Entre déconvenue et contenu

Cela fait plus de 5 ans que j’ai quitté cette faculté pour les déboires qu’elle occasionnait et les sacrifices qu’elle nous faisait consentir sans porter des fruits satisfaisants. Pire, brillants que nous étions tous avant de mettre pied dans cette université affectueusement appelée brousse, elle nous donnait l’impression d’être des bêtes avec les mécomptes lors des résultats après les examens. On peut comprendre. Les bêtes vivent dans la brousse.

Y retourner ne m’enchantait pas particulièrement mais quoique je pense c’est une partie de ma vie qui s’est écrite là-bas. Que je le veuille ou non, mon passage à l’université ne pouvait pas qu’être joie, paix, abondance, bonheur. Il fallait aussi de la déception, de l’amertume, des regrets et des larmes pour maintenir l’équilibre. Il n’y a rien de plus biconvexe dans le monde que notre fameuse brousse. Je vous assure !

Après deux heures et demie de retard, je pouvais entendre depuis le parking où je lézardai que le spectacle allait commencer. C’est à ce moment que je me suis décidé à entrer dans l’amphi 600. Dès mon entrée, je n’ai pas fait grand pas avant de me rendre compte que malgré le décor impressionnant concocté pour la circonstance, l’amphi que j’ai connu était resté dans un piteux état.

Entre décadence et déchéance

Au fur et à mesure que je montais les escaliers je me rendais compte, avec les morceaux de briques, les sièges sans mousse, les tables sans bancs, le plafond s’égouttant par endroit, l’éclairage inexistant à certaines parties… de l’état cafardeux dans lequel se trouvait l’amphi qui a connu mes premiers pas au sein de cette noble faculté.

Le panorama que m’offrait cette escalade me rendait déjà triste à cause de certains souvenirs qui me sont revenus. Ces matins où nous quittions la maison à 4 heures 30 pour nous trouver des places pour les cours de 7 heures. Ces jours où nous ne suivions pas les cours parce que le micro ne fonctionnait pas. J’ai tout de suite ciblé un siège on ne peut plus confortable que je suis allé occuper avec les amis qui m’accompagnaient.

Crédit : senadjondo.mondoblog.org
Crédit : senadjondo.mondoblog.org

La présentation des membres du jury précéda la première sortie des candidates. Un intermède de quelques artistes et de comédiens nous a fait rigoler avant que les candidates ne fassent leur seconde et troisième sorties.

Il était question d’esquisser quelques pas de danse sur les rythmes du terroir togolais, puis à l’autre de donner des définitions ou du moins d’arguer sur certaines terminologies qu’on leur enseignait en cours. Des bribes de ce qu’on enseigne soit en introduction au droit, soit en droit de la famille, soit en droit constitutionnel, soit en droit des contrats.

A des questions comme : qu’est-ce que la constitution ? Qu’est-ce que le droit subjectif ? Quelles sont les causes de la nullité absolue du contrat ? Qu’est-ce qu’un contrat ? Quelles sont les causes de la nullité relative du contrat ? Qu’est-ce que la rétroactivité ? J’ai été surpris par le tâtonnement avec lequel la plupart des candidates répondaient aux questions. Pour la plupart qui était en deuxième année de licence, c’était injustifiable pour nous dans le public. Je pensais que c’était inadmissible jusqu’à ce que séance tenante, je me rappelle de cette date du 10 août 2010 où après affichage des notes, je disais à Cédric : « Gars, faut qu’on valide vite les matières et qu’on foute le camp d’ici ! »

C’était une phrase dite dans un moment de colère mais qui avait tout son sens parce que la passion qui nous animait avait laissée place à l’incertitude. Alors pour y remédier, on s’empressait de bosser nos cours rien que pour venir valider les matières. On ne trimait plus parce qu’on était passionné par le droit mais parce qu’on avait qu’une envie : capitaliser vite les 180 crédits de la licence pour dégager de cette brousse. Il faut être sacrément fort dans le mental pour s’inscrire dans cette faculté. Avoir un mental de résistance comme on dit. Aphtal l’a déja dit : c’est dangereux d’étudier-là.

Entre insouciance et conscience

A part les doyens qui se succèdent et la pédagogie qui change en fonction du dynamisme de ces derniers, la brousse reste la brousse. Pas d’urbanité au sein de l’université dans son ensemble, pas de nouvelles infrastructures pour désengorger les amphithéâtres, pas d’organisation esthétique autour des vieux amphithéâtres, pas d’allègement du programme universitaire, pas de nouveaux documents à la bibliothèque universitaire…

Ce n’est pas l’intellection qui manque dans notre brousse. Il y a des masturbations intellectuelles fréquentes entre six ou dix étudiants à huis clos sur des sujets brûlants d’actualités. Il y a des fécondations théoriciennes entre camarades après des séances de travaux dirigés. Il y a des démonstrations soporifiques et des raisonnements proéminents quelques fois.

Ni le système LMD, ni la démission de l’autorité, ni la réduction des allocations d’études n’ont empêché une partie des étudiants de finir passablement ou brillamment leur parcours. Je me rappelle de ces cours suivis avec fierté à la fenêtre avec d’autres camarades, de ces cours suivis avec enthousiasme dans les escaliers, de ces cours suivis dans les allées, et de certains cours que je n’ai même pas suivi faute de place à la fenêtre, dans les escaliers et dans les allées, et que je me suis empressé de recopier avant de rentrer.

Si on dénote une collusion entre le gouvernement et l’opposition aujourd’hui, il ne faut pas que l’échec du système éducatif togolais, l’indifférence notoire des autorités compétentes, l’inconfort dans lequel doivent se plonger les étudiants pour recevoir leur cours, le piètre état de la bibliothèque universitaire, découragent et plongent nos jeunes sœurs et frères dans la médiocrité.

La première chose pour qu’une formation universitaire ait pignon sur rue, c’est une prise de conscience individuelle. L’affermissement de son amour propre ensuite et enfin, la définition de certains objectifs à atteindre au gré des sacrifices. J’ose espérer que ces conseils serviront à plus d’un.

Bien à vous !

9 thoughts on “De l’échec du système éducatif togolais

  1. Je me souviens qu’à mes débuts les ainés maitrisards de la fac sucitaient mon admiration et me donnaient envie de bosser dur pour être aussi compétent qu’eux. Mais les incongruités du Lmd à la togolaise ont tué la passion chez tant d’étudiants et c’est dommage. Bien écrit

    1. On était tous ravi de se faire appeler « étudiant juriste » et voir des professeurs comme M. Kokoroko, M. Deckon et M. Kpodar enseigner avec de la rhétorique nous galvanisaient davantage.

      Ça n’a pas fait long feu tout ça.

      Merci d’être passé ici, Eli.

  2. Ce c’est que tu dis doucement comme ça?
    Cette brousse, affectueusement ou haineusement nommée, n’est pas prête de changer. Parfois je me demande si les étudiants ne font pas un peu leur brousse et vis versa. Du reste, on n’est pas prêts d’en finir, à la fin, on sera « entre stupeur et tremblements » 😀
    Merci très cher.

  3. Tiens tu en as eu du courage de revenir en « brousse ». Moi je t’assure je ne suis jamais revenu sur le campus de l’université de lubumbashi depuis que j’ai obtenu ma license il ya 3 ans.Et je ne suis pas prêt d’y revenir de sitôt.

    1. Wow ! Guy, tu épprouves autant de dédain pour ce campus ? Hahaha… Tu dois avoir de bonnes raisons. Ça ne devrait normalement pas être comme ça.

      Espérons que notre génération saura faire mieux que nos ainés.

  4. Ah ami d’avant le campus, camarade de promotion de ce campus! Rien que des souvenirs relatés. Cela me donne des fois un peu d’amertume et d’autres fois des forces à des moments où j’y pense… Merci pour ce billet!

    1. Malgré tout ce qu’on a vécu, on est resté nous-mêmes. C’est déjà l’essentiel…

      Ce qu’il y a d’intéressant c’est que cette aventure a eu des avantages et des inconvénients. On aura de quoi raconter à nos enfants…

      Merci d’être passé ici.

      Amitiés !

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