D’école et de commerce

Crédit : lematin.ma
Crédit : lematin.ma

Face à surpopulation de nos facultés, nombreux sont ces professeurs, ces inspecteurs de l’éducation à la retraite, ces anciens doyens de faculté ou ces personnes dans les activités libérales qui s’associent pour ouvrir des écoles ou instituts privés. Ces établissements parallèles désengorgent les deux universités publiques que nous avons au Togo. Celle de Kara et celle plus prestigieuse autrefois, devenue notre fameuse brousse, l’université de Lomé.


Puisqu’il faut enseigner…

Il suffit d’y faire un tour pour se rendre compte que la majorité des têtes que vous verrez sont à la fois celle des professeurs et des étudiants qui se connaissaient ailleurs. En effet, ce sont les mêmes professeurs qui viennent dispenser les mêmes cours à quelques différences près au même auditoire. Ce qui paraît inaccessible dans les universités publiques est accessible dans les écoles ou instituts privés. La relation entre le corps enseignant et les élèves est presque fraternelle ou familiale. Les étudiants se sentent plus proches de leurs professeurs. Ils peuvent leur poser autant de questions qu’ils veulent, s’incruster dans leur quotidien, leur soumettre des rédactions de sujet que ceux-ci leur corrigeront… etc.

Tout ceci n’est pas vraiment envisageable dans les universités publiques parce que là-bas, les professeurs donnent toujours l’impression d’être pressés et méchants. Cette intimité et complicité qui naissent dans les écoles privées si elles tendent à faciliter la compréhension des cours sont source de nombreuses bavures. Entendez par bavure ici, la facilité que ces professeurs ont à draguer leurs étudiantes, à leur accorder des notes qu’elles ne méritent pas. Cette intimité fait également naître un certain favoritisme du côté des garçons qui savent bien servir. N’ont pas de bonnes notes ceux qui produisent un devoir sans erreur mais ceux qui s’entendent bien avec certains professeurs. Ceux qui s’approchent facilement de leurs enseignants, leur rendent des services de temps à autre et qui nouent une certaine affinité avec ces derniers. De sorte qu’à chaque début d’année la concurrence est toujours rude parmi de nombreux candidats qui se proposent au poste de délégué de classe.

Je n’ai jamais compris l’intérêt d’être délégué d’une classe et de passer 2 heures sur 3 heures  de cours en dehors de l’amphithéâtre à prendre des informations pour les camarades. Je n’ai jamais saisi l’importance de rater des cours pour suivre des réunions de délégués. Je n’ai jamais été intéressé par ces postes même quand les camarades me plébiscitaient en début d’année pour occuper le poste de délégué.

Si vous pensiez comme moi que ce ne sont que de vulgaires postes sans importance, c’est que comme moi, vous avez été bien naïf et mécréant. C’est que vous n’avez pas vite compris que le poste de délégué n’est pas un poste fortuit, mais un poste stratégique. Ces derniers savent mieux que quiconque l’organisation et le fonctionnement de nos facultés, écoles et instituts. Ils sont les premiers à être informés de la tenue ou non des cours. Ils savent mieux vers qui se tourner en cas de difficultés académiques. Ils savent mieux quel professeur est bienveillant et généreux dans l’attribution des notes. Ils savent mieux que quiconque quel professeur les étudiants ne devraient pas se mettre à dos.

Ceci justifie pourquoi les petits mouvements de contestation sont vite étouffés, pourquoi nos délégués nous servent des versions imaginaires des représailles que peuvent engendrer des mouvements d’humeurs lors de l’affichage des notes, pourquoi même les étudiants insouciants et inconscients arrivent à valider des matières. Le favoritisme s’est installé dans ces écoles ou instituts. Il n’y a plus de doute là-dessus. Ce qui n’est pas intéressant c’est qu’on fasse de cette hideuse méthode, une politique commerciale, une politique de marketing et de communication. C’est ainsi que sans aucune honte bue, on l’annonce à qui veut le savoir que contrairement à telle ou telle école, leurs étudiants ont tous validéleur crédits et vont en année supérieure.


Puisqu’il faut vivre d’enseignement…

Le favoritisme dont je parlais tantôt ne se déduit pas uniquement de la contrepartie des faveurs sexuelles des camarades étudiantes. Mais non ! Ça va bien au-delà. Pour étudier dans ces écoles aujourd’hui, il faut avoir des parents avec un compte en banque bien garni. . Autrement, vous finirez vendeur des derniers modèles de téléphone portable sous les feux tricolores du carrefour de GTA non loin de l’université de Lomé.

La motivation est on ne peut plus claire. Mais l’intention est au départ dissimulée parce que sombre, horrible, monstrueuse. Celle de générer des bénéfices, peu importe la catégorie d’étudiants qu’on a en face de soi. Comment expliquez-vous qu’on fasse sortir des étudiants en pleine évaluation pour n’avoir pas encore soldé la totalité de leur scolarité ? Comment expliquez-vous qu’on en arrive à déchirer leurs rabats parce que ces derniers opposeraient un semblant de résistance ? Comment expliquer tout ça si ce n’est faire primer l’intérêt pécuniaire au-dessus de l’intérêt académique ? Si ce n’est privilégier l’argent aux dépens de la formation qu’on est censé donner aux étudiants ?

C’est ainsi que dans ces écoles la scolarité pour une année d’étude varie entre 500.000 F CFA et 900.000 F CFA, soit entre 770 euros et 1385 euros pour le parcours licence. Entre 1.000.000 F et 2.000.000 F, soit entre 1540 euros et 3077 euros pour le parcours master.

Si vous pensez que les prix si élevés que vous devez payer seront à la hauteur du peu d’efforts qu’il faut fournir en classe pour réussir, c’est que vous n’avez encore rien compris. Le temps que vous compreniez, vous aurez déjà payé plusieurs fois le même prix pour revenir valider 2 ou 3 matières qui manquent pour que vous puissiez définitivement monter en année supérieure ou avoir votre licence. Si vous êtes plus malin, il vous suffit d’aller trouver le directeur des études et de lui fournir un bon montant pour qu’il augmente vos notes. A la rentrée, vous vous retrouvez en face de ces camarades plus brillants que vous. Eux, surpris de vous voir inscrit en année supérieure comme eux, vous tout souriant en pensant dans un coin de votre tête : c’est la poche qui parle les gars.

La politique de qui paie le plus est très prisée dans ces écoles. Au point où on a l’impression d’être parfois dans un commerce. Il y a de ces signes qui ne trompent pas. Vous constaterez que beaucoup d’étudiants ont été recalés sur certains sujets et qu’on leur programme pendant la même année une séance de rattrapage pour laquelle il faut payer à hauteur de 5.000 F CFA soit 8 euros par matière et par étudiant. Plus vous avez un nombre important de matières à reprendre, plus vous devez payer davantage. Les montants sont souvent fixés pour les matières dans lesquelles les évaluations sont faites à l’oral. C’est-à-dire en contact physique. Si vous n’êtes pas chanceux et que votre tête ne plaît pas à ce professeur, vous repasserez la même matière autant de fois qu’il l’aura voulu. C’est l’occasion rêvée pour faire des règlements de compte. Il n’y a donc pas de l’objectivité dans les critères d’évaluation orale si ce n’est pour faire plus de profit. Ceci est encore pire si on se tourne vers les étudiants en master. Ces derniers qui n’ont presque pas des directeurs de mémoire conséquents et qui font le poids en matière de suivi de leurs mémoires.

J’aime à penser que si vous voulez vraiment faire un master, il faut partir à l’étranger parce que la qualité des programmes et des cours dispensés sont de nature à susciter le doute. Je ne vous apprends rien du tout. Vos grand-frères et vos grandes sœurs ont déjà fait cette expérience. En plus d’avoir perdu de l’argent, ils ont perdu du temps pour un diplôme qui ne fait pas le poids sur le marché de l’emploi. Quelqu’un qui présente un master en droit de l’environnement obtenu à l’université de Nantes est préféré à celui qui a obtenu le même diplôme à l’université de Lomé.

Les responsabilités sont partagées. Vers qui se tourner quand on a soif d’étudier et qu’on vous annonce que la prestigieuse université de Lomé n’ouvre le cursus master que tous les deux ans ? C’est-à-dire après la fin de mandature de ceux déjà inscrits. Vous faites quoi en attendant ? Ils s’en foutent… Vers qui se tourner si au sein de cette même université vous passez l’audition pour vous inscrire en parcours marché public, que vous êtes retenus et qu’on vous annonce subitement après des mois d’attente et de silence, que le projet d’ouverture de cette option master en marché public est abandonné pour manque de financement suffisant ? Vous perdez gratuitement un an à la maison comme ça. Ça vous fait mal non ? Eux, ils s’en foutent… Autant de questions qui amènent à quitter le Togo pour étudier soit dans la sous-région : Sénégal, Cameroun, Gabon, Burkina Faso, Maroc, Algérie, Tunisie ou mieux directement en Europe.

Les parents qui se plaisent et se complaisent à payer des sommes faramineuses pour obtenir des faveurs académiques ne se rendent pas compte du danger que leurs enfants représenteront pour une société future où l’on prime l’excellence. Mais où est mon problème dans ça ?

Finalement, je crois qu’on va devoir tous se contenter du diplôme et non d’une formation de qualité.

Bien à vous !

10 thoughts on “D’école et de commerce

  1. moi je me rappelle qu’en année de licence (dans une école privée de la place) la moitié de la promotion a échoué (en fait ils pensaient réussir comme tu le décris dans l’article)… Et en année de Master 1 (maitrise professionnelle), sur les 18 inscrits, un a encore échoué (mais ça c’est parce qu’il est parti à Paris avant les exams de rattrapage) — que je n’ai jamais passé hihihihihihi!!!

    En même temps tu décris des réalités terribles. Même les plus brillants qui passent les examens nationaux (BTS par exemple) arrivent en stage sans aucun background. J’en vois en entreprise tous les jours qui ont l’air d’être au CP1. Quant au français qu’ils nous parlent ici, j’aurai pu si j’avais le temps, faire un joli bêtisier.

    L’éducation est dégradée, encore un secteur à mettre sur le compte du manque de moyens, du marasme économique… si tu as l’argent faut partir au Maroc dèh ou au Sénégal…

  2. Hahaha… Que ça ferait mouche ce bêtisier. Il faut voir quel français ça parle nos étudiants en fin de cycle. Parfois, je brûle à l’idée de corriger certains. Mais bon, il faut bien que ma machôire reste intacte pour que je puisse espérer grossir un jour.

    Pour le Maroc ou le Sénégal là, ça vient hein…

  3. C’est terrible! Quand tu décris la différence entre les établissements publics et privés, c’est un peu comme chez moi. C’est bien d’en parler. Peut-être les choses changeront un jour…

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