De l’esprit de justice

Crédit :  www.togo-online.co.uk
Crédit : www.togo-online.co.uk

Il y a chez les hommes un besoin de se faire justice à eux-mêmes qui ne connait aucune limite. Plutôt un besoin qui ne connaît de limite que dans la satisfaction immédiate, dans la vindicte populaire, dans la justice de rue sans aucune forme de procès. Cette autre forme de justice s’est érigée depuis que les citoyens sont déçus par la justice étatique et trouvent la justice divine, trop longue. Et aussi parce que les citoyens considèrent l’immobilisme des gendarmes et policiers comme une démission.

L’insécurité prend des proportions inquiétantes à chaque fin d’année au Togo. Cette année ne connait pas l’exception et semble pire que les années antérieures. Certains quartiers de Lomé sont la cible de ces malfrats, ces criminels en puissance prêts à tout pour vous prendre vos biens, vos motos ou voitures. Il n’y a presque plus de signe de vie dans ces quartiers à partir de 20 heures. Chacun est chez lui, enfermé à double tours à cause des récents braquages qui ne laissent que des blessés ou des défunts sur leurs passages.


Quand la rue devient un tribunal…

Il est 19h, il commence à faire sombre. La plupart de mes collègues sont parties. Je profitais tranquillement de la fluidité du réseau wifi. Ça n’arrive pas très souvent d’avoir la connexion aussi fluide. La sonnerie incessante du klaxon de quelques taxis-motos entremêlée de cris attire mon attention. J’hésite quelques minutes parce que je ne voudrais pas partir sans avoir profité au maximum de ce luxe. Possible que demain la connexion ne soit plus aussi généreuse. Je me décide. Je range mon ordinateur dans mon sac en vitesse, son chargeur le suit de près. Et avant même d’avoir refermé la fermeture en éclair, je suis déjà dans le couloir, filant vers la sortie de l’immeuble dans lequel j’étais.

Je suis dehors. Il y a beaucoup poussière, mais pour un mois de novembre je n’ai pas à me plaindre. J’essaye de me donner des raisons qui pourraient justifier ma présence en dehors de l’immeuble tant bien que mal en écarquillant grandement les yeux. Il fallait qu’un fait bizarre justifie ce que je venais de faire tout de suite. Autrement, j’aurai perdu tout bon sens. Je serai devenu un de ces jeunes un peu trop friand des anecdotes. Heureusement pour ma santé mentale et malheureusement pour un inconnu, j’aperçois une horde de taxi-moto regroupés pas loin. Je me dirige vers eux pour savoir si j’avais des raisons de craindre pour ma santé mentale. En allant vers l’attroupement, j’ai croisé et dépassé une sandalette du pied gauche tâchée de sang. La scène que j’ai vue de près m’a convaincu de ce que ma tête ne souffrait d’aucun mal. Un jeune homme visiblement dans la trentaine gisait dans une mare de sang. Il était encerclé par une vingtaine d’hommes et de femmes. Un morceau de brique maculé de sang et saucissonné par terre. Sans doute celui servi à l’achever.  A côté de lui se trouvait des hommes armés de bâton, de coupe-coupe, de massue, d’un pneu et d’une allumette.

Je m’informe sur ce qui se passe. Selon la version délicieuse qu’on me servi, il s’avère que ce dernier venait de voler une moto avec son complice dans le quartier de tokoin-casablanca. Ils ont été poursuivis avant que celui-ci ne soit rattrapé dans le quartier de tokoin-cébévito où se passait la scène. Son complice a réussi à s’enfuir. Ils attendent quelqu’un qui est parti chercher un bidon pour tirer un peu d’essence dans une moto et le brûler. Même si l’interrogatoire musclé et un peu trop osé que le présumé voleur a subit n’a rien révélé.


Quand les hommes de rue deviennent des juges…

Je me lance dans une discussion avec un témoin de la scène, un conducteur de taxi-moto.

Moi : bonsoir chef. (Eh oui, il faut savoir se faire petit devant ces gens)

Lui : bonsoir tchalé.

Moi : il se passe quoi ?

Lui : on a attrapé ce type-ci. Ils étaient deux à voler une moto garée dans une maison.

Moi : vous avez appelé la police.

Lui : non. Pourquoi faire ? Ils ne servent plus à rien. On va régler ces cas nous-mêmes.

Moi : vous êtes sûr que cet homme a vraiment volé la moto ?

Lui : tu déranges avec tes questions. Tu es Jack Bauer ? Vas loin.

Pendant que je cherchais le moyen de m’éloigner de ce colosse, une femme s’est mise à sangloter. Elle venait de reconnaître son mari. C’est après explication de cette dernière que les uns ont décidé de fouiller le présumé voleur. Il se fait que c’en était pas un. La carte d’identité et le badge sur lui indiquaient qu’il était un commercial de la société Togocel. C’était un jeune du quartier qui s’était lancé lui aussi à la poursuite des voleurs. Les propos de la dame ont tout de suite été corroborés par une petite fille qui a reconnu elle aussi le sinistré parce qu’il venait de temps à autre vendre du crédit à sa mère. Il a eu le malheur de se trouver au mauvais endroit et au mauvais moment. Après des recoupements, il s’était avéré qu’il venait de garer sa moto de service quand la chasse aux voleurs a commencé. Il a juste eu le temps de changer sa chaussure. Il n’était pas parmi les voleurs parce qu’il ne pouvait pas être à deux endroits à la fois. Le comble c’est que je n’ai vu aucune tristesse et aucun regret se dessiner sur le visage de ceux qui venaient de commettre l’irréparable. Pendant que je m’éloignais pour appeler la police, je vis leur voiture arriver sur les lieux. Avant qu’ils ne descendent, il ne restait que la dame qui pleurait sur le corps sans vie de son mari.

Il est important que nous soyons convaincus de la culpabilité de ceux que nous arrêtons avant de les faire passer de vie à trépas. J’ai eu un pincement au cœur pour cette dame enceinte qui venait de perdre son mari, un futur père. J’ai eu terriblement mal pour cet enfant qui ne connaîtra jamais la joie de se faire dorloter par un père. Qui ne connaîtra jamais les épisodes de remontrances et de crise de colère d’un père. Qui ne connaîtra ce monsieur inconnu, son père que dans les photos, si photos de lui il y en a eu. J’ai eu du mal à manger hier nuit. Pire, je n’ai pas pu dormir à cause de cette scène traumatisante. Un ivoirien innocent a déjà fait les frais de cette justice arbitraire il y a quelques mois. Tout ceci n’est que le fruit d’une crise de confiance entre forces de l’ordre et les populations.

Repose en paix quidam !

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4 commentaires sur “De l’esprit de justice

  1. C’est vrai qu’on a du mal à croire en une réelle justice dans nos pays, mais à mon sens un autre problème émerge, on cultive de moins en moins la patience et la tolérance. Les cœurs sont de plus en plus enclin à rendre le mal pour le mal. Et c’est alarmant et bien dommage.

    1. Je partage ce constat. C’est devenu assez courant de constater que nous manquons de patience dans nos sociétés. Il suffit de voir comment les gens sont constamment sur la défensive pour un petit rien. Je ne sais pas à quoi c’est dû. La précarité ? La prudence ? La crainte ?

      Je m’intérroge tout comme toi. Merci d’être passée et d’avoir pu surmonter l’éceuil que constituait l’identification avant de commenter. Tu es patiente. C’est un réel atout !

      Des bises pour toi.

  2. On légitimement s’inquiéter de ce regain de (in)justice populaire, qui n’est souvent que le symptôme de choses plus profondes et graves. C’est barbare, sans doute…quant aux causes de tout cela, il convient de s’y pencher rapidement, pour arrêter le massacre, dans tous les sens du terme.

    1. C’est exactement ça. Le signe d’un profond malaise social que les uns et les autres manifestent indirectement. Pour ce qui est des causes, il y a vraiment de quoi s’intérroger et y trouver une solution parce que le phénomène prend de l’ampleur.

      A très vite !

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