Lomé et ses cinémas publics

Depuis que le dernier cinéma de Lomé, le Grand Rex, s’est métamorphosé en lieu culturel avec organisation d’évènements en tout genre, Lomé n’a plus de lieu dédié à l’art cinématographique. Il semble que l’évènementiel et la location de la salle rapporte mieux que la diffusion de films. Les autres cinémas de la ville, bien connus des cinéphiles, ont tous fermé ces dernières années. Il n’y a malheureusement plus beaucoup de lieux de distraction à Lomé aujourd’hui, les togolais connaissent bien le chemin rocailleux de la plage et ses nombreux restaurants, les espaces publics avec leurs parcs d’attraction ou encore les « fast-food » libanais qui ouvrent à chaque coin de rue… rien à voir avec le cinéma.

La nouvelle stratégie marketing des distributeurs, vendeurs de Cds et de Dvds, est de proposer du cinéma en plein air, accessible à tous, avec un public souvent spontané. Et, tenez-vous bien, ça marche. Plusieurs nouveaux lieux de cinéma ont poussé subitement dans la capitale togolaise : à partir de 19h les kiosques de Cds et de Dvds sont transformés en cinémas publics ! L’heure et les lieux sont toujours les mêmes, de nouveaux rendez-vous s’instaurent. Ces cinémas improvisés proposent des films de Nollywood, le Hollywood nigérian ! Le Nigéria est la deuxième puissance cinématographique mondiale, derrière les Etats-Unis et devant le Bollywood indien. Nous regardons des films en langue française ou en éwé.

Les kiosques ont leur stratégie, ainsi quand nous venons à notre rendez-vous du soir, nous ne pouvons voir que la première partie des films. Si nous voulons regarder la deuxième partie, il nous faut revenir quelques jours plus tard. L’ingéniosité étant un des traits inhérent à la nature humaine, les kiosquiers ont trouvé l’astuce : si nous sommes pressés de connaître la suite de l’histoire palpitante du film toujours pleine d’intrigues… faisons simple en achetant le Cd au prix de 500 Fr CFA (soit 0,76 Euro) ! Le public de ces films se fait au hasard, il s’agit de passants, de voisins ou de curieux. On trouve des enfants, des adolescents, des adultes et des vieux, des hommes mais aussi beaucoup de femmes.

Elle est loin derrière nous l’époque où nous nous cotisions, à 5,25 Fr CFA chacun, pour que notre cousin Kelly aille regarder le dernier film de Bruce Lee, d’Indiana Jones, de Rambo ou de Jackie Chan et pour qu’il revienne ensuite nous le raconter. Ses gestes, l’expression de son visage, toute sa narration nous séduisait tellement que, plutôt que chacun ait 100 Fr CFA à tour de rôle comme montant de cotisation pour aller voir le film programmé, nous décidions à l’unanimité que ce soit lui qui aille encore et encore regarder les films. C’est ainsi qu’on l’a titularisé au poste de narrateur précoce à l’âge de 15 ans. Son récit était toujours tellement plus enthousiasmant que le film lui-même ! Nous le constations à chaque fois que nous avions eu la chance d’aller au cinéma nous mêmes. Comme quoi, relater un film, c’est aussi tout un art.

Elle est loin derrière nous l’époque où nos parents rangeaient leurs appareils de Dvds à côté du magnétoscope pour les supports VHS. Nous n’avions pas le droit de toucher aux Dvds en leur absence. Le samedi, nous dormions longuement dans la journée pour être en forme pour le « Ciné Nuit » que nous offrait la TVT.

Elle est loin derrière nous l’époque où nous nous rendions à « Elysée », « Club » ou « Opéra » pour aller voir un film avec une amie ou une nouvelle copine. Même si c’était de vieux films que nous avions déjà vu plusieurs fois, peu importe. L’idée de se retrouver dans le noir avec une jolie, dans la perspective d’un baiser langoureux à l’abri des regards jaloux, suffisait largement pour payer le prix d’accès de 1000 Fr CFA. Les soirs de chance, la soirée se terminait entre les quatre murs d’une chambre… attention, je vous parle de romantisme.

Aujourd’hui c’est la nouvelle époque, celle de la clef USB. On va chez nos amis pour récupérer des séries ou des films, on les échange d’une clef à l’autre, d’un disque dur externe à un autre, avec tous les risques virus que cela comporte.

En attendant la prochaine période, celle où nous pourrons regarder des films, des vidéos et des clips en streaming à satiété, on continue à faire un arrêt devant un kiosque le soir. J’aime ce spectacle qui nous est offert gratuitement. Surtout, ne pas oublier de revenir chez le marchand le lendemain, de payer le DvD pour avoir la deuxième partie du film ; même si la facture d’électricité, ça ne se paye pas avec des commentaires.

Si vous avez cru un instant que ce billet encourage la piraterie, vous méritez la prison. Cela reviendrait à dire que vous êtes contre l’émergence, la vraie. Pas celle qui offre uniquement le service minimum et les denrées de première nécessité… je vous parle d’autre chose, de l’émergence qui offre la connexion 3G, le téléchargement à volonté et la lecture en streaming. Où est le mal si on trouve un raccourci en attendant 2030 ? N’y voyez qu’une action du genre #BringBackOurCinema.

 

8 thoughts on “Lomé et ses cinémas publics

  1. Haha. J’aime beaucoup ce billet. A la fois nostalgique, rigolo et conscientisateur. Je déplore aussi l’absence de salle de cinéma au pays. Pfff entre nous, fatigué de se retrouver toujours dans ces resto et autres Faust food pour un RDV galant. Haha. Merci frérot.

    1. Oui bien sûr, il n’y a même pas de doute là dessus. J’avais voulu insérer ce lien dans l’article mais le billet se retrouve sur la home page de Mondoblog actuellement et n’est plus susceptible de modification. Autrement, il y disparaîtrait. Merci pour le rappel !

    1. Décidément Guillaume, votre plume me fait toujours voyager à chaque visite. Là j’avais l’impression d’y être à Lomé. Je n’ai pas été à Brazza ni à Pointe-Noire depuis des années, je me demande si ces Kiosques versus ciné publics existent par chez moi ? Je ne crois pas….

      En revanche, nos cinés sont devenus des églises de réveil ou de sommeil au choix, moi je penche pour le second.

      Alors toi aussi tu as un cousin Kelly ? Quelle charmante coïncidence, qu’est-il devenu ? Le cinéma l’a t-il inspiré au point d’en faire une passion ou pas ?

      Grace

      1. Merci pour le compliment, Blanche. 🙂
        Je n’ai pas encore eu la chance de me rendre dans ces villes que tu as citées mais je suis persuadé que le phénomène est général. J’ai pu discuter avec deux amis, l’un à Libreville et l’autre à Kinshasa, qui mont dit qu’ils vivent la même scène tous les soirs. Je pense qu’il est possible que ce soit le cas chez toi aussi à Brazzaville.

        Oui, j’ai un cousin Kelly. Il est devenu économe. Malheureusement, la réalité a pris le dessus sur cette passion. Il n’y avait pas d’école de cinéma qui puisse l’encadrer dans ce choix.

        Au plaisir !
        Mes amitiés.

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