Joyeux 50 ans, Monsieur le Président !

Excellence,

Vous êtes né un 6 Juin 1966 en toute innocence avec un cœur droit et équitable. Vous avez grandi dans une atmosphère qui est loin de vous révéler la gravité du dénuement dans laquelle une grande partie de la population togolaise vit. Ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner que l’autorité et la méfiance, l’habileté et la défiance, l’éloignement de la vertu et la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes souples et rampants, la hauteur et l’attention à votre seul intérêt. Vous avez cinquante ans, aujourd’hui. Cinquante ans dans la vie d’un homme est un âge de maturité, de sagesse et de responsabilité. Cinquante ans est un âge auquel commence le repos de tout homme ayant véritablement vécu les quarante-neuf dernières années à construire et à se construire.

Ce citoyen, Excellence, qui prend la liberté de vous écrire aujourd’hui à travers ce blog, n’a aucun intérêt à vous nuire. Il n’écrit ni par chagrin, ni par ambition, ni par envie de se mêler des grandes affaires étatiques. Il s’est même promis de ne plus parler de politique. Car, voyez-vous, votre troisième mandat a été la source de crainte semée dans de nombreux cœurs y compris le sien. Il est de ceux qui pensent que ce troisième mandat n’a pas été obtenu mais arraché de force sacrifiant donc sur l’autel de l’ambition, la démocratie et la liberté d’expression que vous étiez en train d’accorder à votre peuple ces dernières années. Avec toute votre puissance, vous ne pouvez lui donner aucun bien qu’il désire, et il n’y a aucun mal qu’il ne souffrît de bon cœur pour vous faire connaître les vérités nécessaires à votre salut. Mais, il semble qu’il y ait des voix qu’on ne peut feindre d’écouter : celle de notre conscience et celle de nos cœurs. Ce citoyen, inconnu de vous a donc décidé d’écouter ces voix et de vous adresser une lettre. Si ce citoyen vous parle fortement aujourd’hui, n’en soyez pas étonné, c’est qu’il pense que la vérité est libre et forte. C’est aussi parce que vous grandissez et qu’en Afrique, à un certain âge, nous ne parlons plus d’adultes mais de sages. Vous n’êtes guère accoutumé à l’entendre. Les gens accoutumés à être flattés prennent aisément pour chagrin, pour âpreté et pour excès, ce qui n’est que la vérité toute pure. C’est la trahir que de ne pas vous la montrer dans toute son étendue. Dieu est témoin que ce citoyen qui vous parle à travers les murs de ce blog, le fait avec un cœur plein de zèle, de respect, de fidélité et d’attendrissement sur tout ce qui regarde votre véritable intérêt.

Depuis environ cinquante ans, les principaux ministres de votre père ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes étatiques, pour faire monter jusqu’au comble l’autorité qui était devenue la leur, parce qu’elle était dans leurs mains. Ils ont été impitoyables, durs, hautains, injustes, violents, de mauvaise foi. Ils n’ont connu d’autre règle, ni pour l’administration du dedans de l’État togolais, ni pour les négociations étrangères, que de menacer, que d’écraser, que d’anéantir tout ce qui leur résistait. On n’a pas parlé de justice, de démocratie, d’État de droit, ni des règles. On n’a parlé que du Président et de son bon plaisir. On a poussé ses revenus et ses dépenses à l’infini. On l’a élevé jusqu’au ciel, pour avoir effacé, disait-on, la grandeur de tous ses prédécesseurs ensemble.

Au décès de votre père, de notre cher Président, ces mêmes personnes vous ont élevé au lendemain du 05 février 2005 sur les ruines d’un Etat fortement fragilisé, comme si vous pouviez être grand en ruinant tous vos citoyens, sur qui votre grandeur est fondée. Comme si vous pouviez être légitime en ruinant tous vos concitoyens, sur qui votre légitimité est fondée Il est vrai que vous avez été élevé dans l’autorité, peut-être même trop, mais, pour le fond, chaque ministre de votre défunt père a été le maître dans l’étendue de son administration. Depuis 2005, vous avez cru gouverner, parce que vous avez réglé les limites entre ceux qui gouvernent en changeant de nom à l’ancien parti de votre père. Vous avez cru gouverné parce que vous avez signé des accords qui ont calmé vos opposants. Vous avez cru gouverné parce que vous avez rétabli les liens de coopération. Mais vos ministres ont bien montré au public leurs limites, et on ne l’a que trop bien sentie avec le chômage, la précarité, le taux de mortalité élevé. Ils ne vous ont parlé que pour écarter de vous tout mérite qui pouvait leur faire ombrage. Ils vous ont accoutumé à recevoir sans cesse des louanges outrées, pour une cantine scolaire, pour un forage d’eau, pour une ambulance, qui vont jusqu’à l’idolâtrie, au griotisme et que vous auriez dû, pour votre honneur, rejeter avec indignation.

Par exemple, Excellence, on fit croire à une partie de votre peuple, ceux du nord, que ceux du sud sont leur ennemis, pour la gloire de votre défunt père, pour votre gloire et pour punir ces derniers. Cette idée reçue et préconçue a alimenté malheureusement la cécité étatique pendant tout le règne de votre père et le vôtre, aujourd’hui. Cette partie de votre peuple issue du sud a du mal à aspirer aux fonctions administratives. L’administration togolaise en soi, avant d’être ethnicisée et régionalisée est, politisée. Je cite en particulier cette division, parce qu’elle a été la source de toutes les autres. Elle n’a eu pour fondement qu’un motif de gloire et de vengeance, ce qui ne peut jamais rendre une nation unie ; d’où il s’ensuit que toute la quiétude que vous avez obtenue par cette division, est injustement acquise dans l’origine.

Il est vrai, Excellence, que les accords et négociations subséquents semblent couvrir et réparer cette injustice, puisqu’ils vous ont donné un semblant de réconciliation nationale mais une division injuste n’en est pas moins injuste, pour être heureuse. L’accord politique global signé par vos opposants farouches n’est point signé librement. On signe par dédain, on signe malgré soi, pour éviter de plus grandes pertes. On signe comme on donne sa bourse quand il la faut donner ou mourir. Il faut donc, Excellence, remonter jusqu’à cette origine de la division nord-sud, pour examiner devant Dieu toutes vos avancées.

Il est inutile de dire qu’elle était nécessaire à votre règne : le malheur d’autrui ne nous est jamais nécessaire. Ce qui nous est véritablement nécessaire, c’est d’observer une exacte justice. En voilà assez, Excellence, pour reconnaître que vous avez passé ces dix dernières années hors du chemin de la vérité et de la justice, et par conséquent hors de celui de la réconciliation nationale. Tant de troubles affreux qui ont désolé toute la nation depuis plus de cinquante ans. Tant de sang répandu, tant de scandales commis, tant de vies saccagées, tant de familles détruites, sont les funestes suites de cette division. Ce citoyen, doit-il vous rappeler que les victimes et les parents des victimes des atrocités de 2005 n’ont toujours pas eu droit à un procès équitable ? Malgré les jugements de la cour de justice de la CEDEAO en leur faveur, au point de songer à une indemnisation ?

Elle est encore la vraie source de tous les maux que le Togo souffre. L’indifférence… Depuis cette division, vous et vos proches avez toujours voulu donner la paix en maître, et imposer des conditions, au lieu de les régler avec équité et modération. Vous avez pris des engagements que vous n’avez jamais honorés. Ce citoyen, doit-il vous parler de la question des réformes constitutionnelles et institutionnelles ? De la limitation de mandat ? De la décentralisation ? De la mise en œuvre effective des recommandations de la Commission Vérité Justice et Réconciliation ? Voilà ce qui fait que le semblant de réconciliation n’a pu durer. Vos opposants, honteusement accablés, n’ont songé qu’à se relever et qu’à travailler avec vous. Faut-il s’en étonner ? Vous n’avez même pas demeuré dans les termes de ces accords que vous aviez donnés avec tant de hauteur, Excellence. Tous les rappels qui ont été fait par des manifestations de rue, par des grèves et des boycotts, sont passés inaperçus. C’était ajouter l’insulte et la dérision à l’usurpation et à la violence.

Jamais, aucun de vos ministres n’a osé, depuis tant d’années, alléguer ces termes dans aucune négociation, pour montrer que vous eussiez la moindre prétention de rétablir véritablement l’unité nationale. Une telle conduite a réuni et animé l’indifférence de votre peuple à votre endroit. Ceux mêmes qui étaient enthousiastes à votre venu en 2005, et ont osé se déclarer ouvertement, souhaitent du moins avec impatience votre affaiblissement et votre humiliation, comme la seule ressource pour la liberté et pour la quiétude de tous les citoyens. Votre peuple, que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui a été jusqu’ici si passionné pour vous, meurt de faim. La culture des terres est abandonnée. Les villages et les campagnes se dépeuplent. Tout le monde converge vers Lomé, la capitale. Certains métiers languissent et ne nourrissent plus les travailleurs. Doit-on parler des médecins et des professeurs ? Des fonctionnaires et des étudiants ? Tout effort pour vous faire comprendre la gravité du creusé social, est anéanti.

Cette partie du peuple qui vous a tant aimé à un moment donné de l’histoire, qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre l’amitié, la confiance, et même le respect qu’elle vous doit. Vos inaugurations et vos dons ne la réjouissent plus. Cette partie de votre peuple est plein d’aigreur et de désespoir. La sédition s’allume peu à peu de toutes parts à travers des marches de rue. Cette partie du peuple croit que vous n’avez aucune pitié de ses maux, que vous n’aimez que votre autorité et votre gloire. Si le Président, dit-on, avait un cœur de père pour son peuple, ne mettrait-il pas plutôt sa gloire à leur donner du pain, du lait et du miel au quotidien ? A les faire respirer un brin de démocratie après tant de maux, qu’à garder quelques privilèges, qui causent la division ?

La minorité qui s’accapare les richesses, vous l’avez-vous-même reconnu, n’a jamais été inquiétée. Au même moment la majorité pauvre croule sous le poids de la pauvreté et de la mendicité. Quelle réponse à cela, Excellence ? Les émotions populaires, qui se sont apaisées à un moment, deviennent fréquentes.

En 10 ans de règne, vous n’avez jamais adressé un quelconque mot à l’endroit de votre jeunesse estudiantine. Cette jeunesse dont vous dites, être le levier du développement de notre cher Togo. Pire, vous n’avez jamais mis pied, pas une seule fois en 10 ans, dans ce temple considéré comme celui du savoir et celui favorisant la compétition, ce facteur d’émulation et de progrès. L’Université de Lomé, ce temple qui reste une véritable brousse qui s’agrandit et se dégrade au fur et à mesure que le temps passe. Ce silence n’est-il pas la manifestation d’un mépris à leur égard ?

En cette ère où l’on parle cruellement du numérique, de ses métiers et de ses opportunités, vos citoyens peinent à se connecter sur les internets. Ils se plaignent au quotidien de la mauvaise connexion sans que personne ne les écoute. Ils sont constamment testés dans leur patience pour le téléchargement de simples fichiers attachés dans un mail. Ce citoyen doit-il vous rappeler l’absence de concurrence sur le marché de la téléphonie et donc la cherté des coûts d’appels ?

Malheureusement, pendant qu’ils manquent de pain, de connexion internet, vous manquez vous-même de légitimité, et vous ne voulez pas voir l’extrémité où vous êtes réduit. Parce que vous avez toujours été heureux, vous ne pouvez-vous imaginer que vous ne cessiez jamais de l’être. Vous craignez d’ouvrir les yeux. Vous craignez d’être réduit à rabattre quelque chose de votre gloire. Cette précieuse gloire, qui endurcit votre cœur, vous est plus chère que la justice, que la réconciliation nationale, que la conservation de l’unité de votre peuple, qui périt tous les jours de maladies causées par le manque de soin adéquat dans un hôpital digne de ce nom. Ce citoyen, doit-il vous parler du CHU Sylvanus Olympio ?

Vous ne prêtez volontiers l’oreille, Excellence, qu’à ceux qui vous flattent de vaines espérances. Tout le monde dans votre entourage le voit et personne n’ose vous le dire : vous emboitez fidèlement le pas de votre défunt père, Excellence. Vous nourrissez les mêmes sources qui ont solidifié son règne. Vous le verrez peut-être trop tard. Le vrai courage consiste à ne point se flatter, et à prendre un parti ferme sur la nécessité. Il faudrait aller au-devant de la vérité, puisque vous êtes Président, presser les gens de vous la dire sans adoucissement, et encourager ceux qui sont trop hésitants.

Je n’espère pas une réponse de vous, Excellence. Je sais combien vous êtes plus silencieux qu’un cimetière à minuit. Tout ce que j’espère, c’est que quelqu’un dans votre entourage lise cette lettre et prenne ses responsabilités pour que les petits citoyens d’en bas que nous sommes, puissions profiter des fruits de vos efforts. Mieux, pour qu’une bonne volonté dans votre entourage ait le cran de vous en toucher un mot pour que vous preniez enfin la mesure des choses. Pour que vous tourniez enfin votre regard vers cette jeunesse en proie à un chômage constant et palpable. Ce citoyen qui vous dit ces vérités, Excellence, bien loin d’être contraire à vos intérêts, donnerait sa vie pour vous voir tel que Dieu vous veut, tel que votre peuple voudrait vous voir et il ne cesse de prier pour vous. Il le fera encore plus en ce jour spécial qui est le vôtre !

Vous avez un demi-siècle aujourd’hui. Un âge important dans la vie de tout homme. Oui, je considère que vous êtes homme avant d’être mon Président, notre Président à tous. Il n’est pas question de réjouissance populaire, de gaspillage des deniers de l’état. Il est question de faire un bilan, d’asseoir une vision et d’orienter sa politique. Ma lettre semble longue parce que je suis conscient que je ne trouverai pas d’autres meilleures occasions pour vous écrire un ressentiment aussi profond, partagé par une grande partie de vos citoyens, qu’à l’occasion de votre cinquantième anniversaire. Je ne compte pas sur la chance pour que vous me lisiez. Il y a bien longtemps que ce mot m’est étranger.

Puisse cette nouvelle bougie vous ôter du chemin de l’obscurité, vous illuminer dans le choix de l’intérêt général de vos citoyens, vous inonder de sagesse, vous faire retrouver le sens de la communication avec votre peuple, immortaliser vos actions futures dans les  livres d’histoires et guider vos pas vers un avenir radieux pour vous et pour la nation togolaise toute entière.

Surprenez votre peuple, Excellence… Soyez ce Président qui à cinquante ans a fait la différence. Soyez l’homme de la rupture !

Joyeux anniversaire, Monsieur le Président.

Fait à Lomé,
Le 06- 06- 2016

Un citoyen inconnu de vous.

7 thoughts on “Joyeux 50 ans, Monsieur le Président !

  1. Un billet un poil estampillé politique, pour « un citoyen inconnu de vous » qui prétend ne pas en faire; de toute façon on y est tous soumis quoi qu’on en dise.
    A travers ces mots justes et vrais, je revit l’histoire de notre chère patrie, sa politique avec son idéologie bancale, source de malaise, de mal-être, de tout un peuple. Il faut être aveugle pour passer à coté de cette misère, la désolation qui se lit sur les visages,…et pourtant le gouvernement nous rit au nez, à gorge déployé (subtilement bien entendu). Je partage fortement ton désarroi.
    Vivement camarade, que ta lettre (notre lettre!) aie l’écho que je lui imagine, et qu’il parvienne à qui de droit.

    Un autre citoyen!

  2. Salut. J ai aime la page de votre blog sur facebook depuis un moment mais c est ma première fois de cliquer sur un lien. Juste vous dire que j aime votre qualité rédactionnelle et la subtilité dans le choix des mots.j y ferai dorénavant des tours pour dévorer d autres billets et poèmes.Bon vent a vous

    1. Heureux de te lire ici, Ahlin. Quoique je me demande pourquoi as-tu tant hésité à entrer dans le monde que j’expose sur ce blog ? Mais bon, il vaut mieux tard que jamais, dit-on. Je te souhaite donc un bon séjour chez La Plume Parlante looo.

      A très vite !

  3. Esperons juste que son excellence y a pris note. Qu’il soit ou pas au pouvoir. On aspire et nous voulons des reformes adaptés au besoin de la population et une transparence dans l’application de tout loi dans ce pays. Courage Mr le President. Merci beaucoup a toi plume parlante.

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