Zémidjan à Lomé, chroniqueur à France24 !

TAXIS MOTOS

Si conduire le vélo n’est plus dans les habitudes des togolais d’un certain âge, conduire une moto est devenu une mode à laquelle toutes les couches de la population s’identifient. Si ailleurs, la voiture est le matériel roulant le plus confortable et le plus rapide, sous les tropiques une nette préférence est manifestée à l’endroit des engins à deux roues pour les courses en ville, les déplacements rapides, les besoin de dernière minutes et parfois pour son bon plaisir.

Une véritable concurrence s’est installée entre chauffeurs de taxi et conducteurs de taxi moto affectueusement appelés « zémidjans » au Togo comme au Bénin, « bendskineur » au Cameroun,

Les zémidjans sont d’anciens diplômés avertis, des personnes de professions libérales ou fonctionnaires, reconverties, et des VDV (« Venus Directement du Village ») convertis, en proie à une précarité et à la recherche d’un meilleur devenir. Quelques heures passées avec un zémidjan loméen vous feront prendre la température locale mieux que n’importe quelle immersion, artificielle ou naturelle.

Un zémidjan est une personne avec des talents différents. Il a une variété de facultés qui fait sa richesse et sa particularité. Mieux, c’est un champion en presque tout.


Un champion du guidon.
Zémidjan et taximan ne s’entendent presque jamais parce que se rejetant toujours la faute pour telle ou telle infraction. Un zémidjan est doué pour se faufiler entre les taxis et ça, c’est mal vu par les conducteurs qui, par zèle, les coincent quelques fois entre les véhicules. C’est là que la bagarre commence.

Zémidjan : tu ne m’as pas vu ? Sorcier ! 
Taximan : imbécile, la route, c’est le salon de ton père ?

Ils se descendent à coup d’insultes. A ce stade, ils oublient leurs clients. Ils doivent laver l’honneur de leur profession, peu importe le temps que la discussion prendra. Si vous vous hasardez à intervenir, soit il vous vire, soit il se retourne contre vous. Et si vous avez été patients en restant toujours derrière la moto, lorsqu’il aura démarré, il vous sortira toujours la phrase fétiche en parlant des autres automobilistes : voilà les gens qui n’ont pas été à l’auto-école. Voilà les gens qui font traîner l’émergence.


Un champion de l’humour.
Moi : atikoumé, combien ?
Lui : 500F.
Moi : 250F
Lui : pourquoi ? Comment un gars élégant comme ça peut donner un prix aussi minable ? Donne 400F vite.

Ou encore

Elle : Avédji.
Lui : 700F.
Elle : 300F
Lui : assieds-toi, tonton va compléter avec 400F.

Ça, c’est parce qu’il vous a vu en train de raccompagner la fille. C’est votre copine, votre petite sœur, votre voisine ? Il s’en fout. Vous marchiez ensemble, ça lui va.


Un champion de la surdité.
Si vous proposez un prix que le Zémidjan estime ridicule, genre 100F, Campus ! Il feint la surdité et repose la question. Il demande combien ? Tu as dit ? Répète encore ? Soit la honte vous fait taire, soit (c’est mon cas) vous répétez fièrement prix et destination. Alors, il vous sort le classique : mon frère, faut marcher. Pauvre étudiant ! Puis il démarre en trombe vous regardant depuis son rétroviseur.


Un champion de la discussion.
Si ailleurs les gens prennent des rendez-vous chez le psy et payent pour une thérapie…  chez un zémidjan togolais un client gagne automatiquement un bonus discussion. C’est agréable quand vous êtes stressés par quelque chose ou lorsqu’il est de bonne humeur. Vous avez envie de discuter ou non ? Vous parlerez quand même.


Un champion de la mauvaise foi. 
Le zémidjan peut partir avec votre monnaie mais vous ne garderez jamais la sienne, fut-elle une petite somme. N’y pensez même pas. Il vous laissera vous décarcassez pour lui ramener ses 50F manquants. Le zémidjan n’a jamais tort. Chaque fois que, pour une raison ou une autre, il a une discussion avec un client, il se croit obligé d’avoir raison. Notamment quand il s’agit d’une affaire de monnaie. Il n’admettra jamais que vous l’avez prévenu détenir un billet de deux mille francs. Mon frère tu veux que je chie la monnaie ? Je viens de sortir, c’est quel mauvais esprit ça ?

12-05-29 - LOME, TOGO - Zemidjan ('take me quickly' in Fon) driver Eric Pidjolo demonstrates how he sleeps on his motorcycle in LomŽ, Togo on May 29. Underpaid, rarely thanked and working all hours to make a meagre living, they find very few moments of calm and quiet in their lives. And so, the moto-taxi men have perfected various ways of calmly sleeping on their motorbike as they wait for their next customer. And so, on the move amidst the chaos and bustle of daily life, they relax and sleep. Photo by Daniel Hayduk
Photo by Daniel Hayduk

Un champion de l’aigreur.
Très souvent, ils considèrent leur métier comme une pénitence. Il suffit de discuter quelques minutes avec l’un d’eux pour justifier je ne sais quelle élucubration, il vous sortira toujours la phrase : adja (gars), ce n’est pas parce que je suis derrière le guidon hein ? J’ai un Bac+4.


Un champion de la politique.
Lui : tu as appris la nouvelle ?
Moi : quelle nouvelle ?
Lui : Agboyibo veut imiter Gilchrist. Il refuse de céder les rennes du parti aux jeunes. C’est un dictateur.


Un champion des injures.
Alerte… Ne provoquez jamais les jeunes zémidjans. Ceux qui prennent le produit tramadol pour résister à la fatigue et au sommeil. On les reconnait à la sortie d’un mouchoir blanc pour nettoyer leur moto aux feux rouges, regardant intempestivement leur échappement et en gazant de temps à autres l’embrayage bien pressés. C’est bien eux qui portent les chaussures Tauld ou All Star bien cirées en noir. Ils ont la langue facile… Ils aiment klaxonner, mais souvent, le klaxon ne leur suffit pas. Ils ont une panoplie d’injures, qui accompagne le klaxon, pour le conducteur adverse et son véhicule. Kabli (imbécile) ! Honvi (idiot) ! Azuin bé vi (fils de connard) ! Sorcier ! Vampire ! Charlatan. Enlève ton tas de ferraille devant moi / Ta brouette / Ton clou / Ton bois / Ton réchaud / Ton tétanos de là…


Un champion titrologue.
Le seul endroit où règne la véritable démocratie, c’est chez les vendeurs de journaux. On y trouve les meilleurs zémidjans décrypteurs de tout bord : UNIR, ANC, CAR, CDPA, NET, SOCIÉTÉ CIVILE. Ils viennent lire, décryptent et repartent. Ils ne payent jamais. Leur disque dur (cerveau) a déjà tout mémorisé. Là-bas, c’est argument contre argument. Ce n’est pas comme au parlement britannique où on se bat à coups de poings.

Un zémidjan est avant tout et surtout un analyste. Un expert dans la déduction, de l’exploration, de l’observation, de la description et de la conclusion. C’est un peu la raison pour laquelle la gendarmerie s’appuie souvent sur leur syndicat pour démanteler les réseaux de malfrats. Même si ces derniers plongent souvent dans la spéculation, on trouve souvent de la véracité dans leur propos. C’est d’ailleurs pour valoriser leur métier que le gouvernement a créé en 2015 une mutuelle spécialement pour eux. Dans un contexte social où l’objectivité est presque inexistante dans les journaux parce que tel est de tel bord ou tel soutien tel président de parti politique, prendre un zémidjan est une véritable sinécure. Contrairement à nos pseudos intellectuels qui nous distraient au quotidien avec des joutes verbales, le zémidjan est un véritable expert des questions sociopolitiques. Il est capable de te faire une équation logique sur le fonctionnement du HCCRUN, sur ses conclusions et de souligner les écarts avec l’attente des Togolais et la réalité concrète. Malgré le caractère pénible de ce métier, le zémidjan a toujours un sourire contagieux, s’intéressant toujours à sa clientèle.

Lui : chef tu es sapé comme jamais aujourd’hui hein. Tu vas tuer. Vraiment, tu dépasses Patrice Talon. Pardon, après faut me mettre en contact avec ton fournisseur.

Ou

Lui : tonton, tu as mauvaise mine ce matin. Il est seulement 6h hein… Il y a quoi avec madame ?

Un zémidjan, un bon, un vrai est un abonné à RFI, à BBC et aux médias locaux. Il est un vrai friand des débats politiques sur les chaines locales comme le club de la presse. Pendant ses heures de pause, ce qu’il a rarement, écouteurs dans les oreilles ou réuni avec ses collègues devant un kiosque, il suit goûte à goûte l’actualité dans le monde. En définitive, qui peut me contredire si je dis qu’un zémidjan avec tous ces talents, un bon, un vrai, aurait fait un excellent chroniqueur sur France24 ? Hein ?

Bien à vous !

7 thoughts on “Zémidjan à Lomé, chroniqueur à France24 !

  1. kokoko Guillaume ….super article ! plus modestement j’en profite moi aussi pour lui rendre hommage car zem le zémidjan !!!…. personnage incontestablement très utile dans la joyeuse pagaille de Lomé ….. dont il est certes le principal animateur .
    Il a permit, à l’étrangère de yovovi que je suis à mieux réussir son intégration.
    Sous la protection de son Dieu et moi de mon super casque providentiel, nous avons, dans cette aventure quotidienne, échappé, ensemble, souvent de justesse quand même, à l’accident !!!!
    véronique

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