A cœur ouvert (III)

Maman,

Neuf ans déjà, Maman. Neuf ans déjà que tu n’ouvres plus cette porte. Neuf ans déjà que nous manque cette personne forte.

Je ne savais pas exactement quoi t’écrire aujourd’hui. Oui, je l’avoue, l’inspiration m’a fui. Ça fait de nombreux mois que je n’ai point écrit un seul billet. Mon esprit s’évade loin de mon corps et voyage dans les tréfonds de mes ressentis. Un bruit, une odeur, un mouvement, une idée… Je n’arrivais à rien capter, à rien immortaliser. Tout est un chantage qui me pousse à m’oublier. M’oublier en me donnant toute l’attention que je puisse m’octroyer.

Des regrets en toile de fond, de la pluie sur le balcon, un reste de soupçon, mais où es-tu ? Où est ton sourire qui crache du bonheur ? Ton attention qui habille des fleurs ? Ton regard qui amoindrit la peur ? Toute cette absence m’enfle souvent le cœur. Du soir au matin, j’attends le crépuscule, à la recherche du moindre scrupule, des nuits arrosées de recul où j’imagine ton absence dans un calcul. Et ma solution, bien plus que de l’ambition, est de voir dans mes actions, ne serait-ce qu’une bribe d’avoir réussi mon éducation. Aujourd’hui, je souffre de ne plus ressentir, la moindre des sensations, je pleure de ne plus sourire en me revoyant petit garçon.

Tout, absolument tout a changé depuis ma dernière lettre, tes enfants ont bien grandi. Spéra est une grande femme, maintenant. Jacques, toujours aussi brillant. Et Gérard, un merveilleux grand frère. On parle peu de toi, de ces morceaux d’inepties à peine voilés, des souvenirs qui rament jusqu’à s’écraser, ce fardeau de fortune pour les moins fortunés. Mais quand on s’y met, les larmes coulent le long de nos joues, on ressent l’entière tristesse que contient notre vécu. Et la grande surprise quand on s’abandonne à soi-même, c’est que rien n’est blanc ou noir. Les plus beaux sourires que j’ai pu observer chez eux, étaient tous ornés par des regards déchirés sur tes photos, sur nos photos.

On est tous un peu mort aussi. Ce sont des parties de nous qui ne reviendront jamais. Ce sont des sourires qui ne naîtront jamais, ce sont des regards qui ne s’échangeront jamais. Ce sont des chansons que nous ne chanterons jamais. Ni avec toi, ni avec personne d’autre. C’est un peu trop douloureux. Ce regard qui ne me quitte pas est d’ailleurs un des seuls souvenirs qu’il me reste. Celui de l’hôpital, tu as pris bien soin de ne nous laisser que les meilleurs souvenirs, les meilleurs moments encrés dans nos peaux comme des cicatrices indélébiles. Les murs tremblent à chaque femme qui te ressemble. Les secondes se prélassent en années et tout s’accélère, ton souvenir féconde en moi des rugissements de ténèbres. Les violons hérissent mes pensées, pesantes idées qui me dictent d’abandonner. Douceur immense que de souffrir, douleur intense d’être ivre. La terre tourne et moi je fais du sur-place, c’est dans tes yeux que se trouvait ma place. Neuf ans que ce n’est plus le cas… Un reflet inanimé dans ce miroir sans aspérités, image un peu faussée, de la vie, de la vérité. Mes idées dansent des mélodies que mes actes oublient, ce que je ne fais pas, je te le dis.

Pour une troisième fois consécutive, je t’écris une missive. Une que tu ne liras pas, mais dont tu connais déjà le contenu. J’ai eu la paresse de t’écrire aujourd’hui parce que ce rendez-vous épistolaire, où je t’écris sans que tu ne puisses me répondre est le plus douloureux de tous. Mais il me permet de parler à moi-même… J’espérais trouver un jour tes secrets au fond d’une bouteille, avec tes conseils et tes merveilles, retrouver cette tendresse qui ensorcelle, j’espérais juste un peu de soleil. Mais il fait toujours froid dans ce monde sans toi et il n’y a rien pour me réchauffer, que la douleur d’être forcé à rester dans un univers que tu as laissé filer. A chaque seconde qui s’estompe, je n’ai plus assez d’énergie pour m’habiller, alors je profite du manteau de la nuit pour me rappeler que c’est en moi que tu vis. En nous…

En ce jour spécial, je voulais te dire combien tout a changé derrière toi. Combien ton départ nous a brisé des fois. Mais nous gardons l’ultime foi que depuis là-haut, tu es fière de nous.

Tu nous manques, Maman.

Je t’aime.

Guillaume.

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